Intelligence artificielle : une vingtaine d’experts plaident pour la création d’un laboratoire européen en IA

Afin de concurrencer les USA et la Chine

Dans une lettre ouverte datée du 24 avril 2018, une vingtaine de chercheurs et experts de renom en intelligence artificielle plaident pour la création d’un important institut européen consacré à la recherche sur l’IA. Cela devrait permettre de réduire la fuite des cerveaux vers les grandes entreprises technologiques, et permettre également à l’Europe de mieux concurrencer les États-Unis et la Chine.

Ces chercheurs estiment en effet que « l’Europe ne suit pas [le rythme] » des États-Unis et de la Chine qui comptent « la plupart des meilleurs laboratoires, ainsi que les meilleurs endroits pour faire un doctorat », mais aussi qui enregistrent des investissements plus importants que ceux de l’Europe. Ils pensent qu’il existe encore quelques centres de machine learning et machine perception en Europe « qui jouent dans la ligue internationale ». Mais le problème est que « pratiquement toutes les personnes les plus en vue dans ces endroits sont continuellement recrutées par des sociétés américaines. »

L’institut de recherche en IA qu’ils proposent vise donc à permettre de renforcer la position de l’Europe. Nommé European Lab for Learning and Intelligent Systems (ELLIS), l’institut d’IA disposerait de centres importants dans quelques pays, employant des centaines d’informaticiens, mathématiciens et autres scientifiques dans le but explicite de maintenir l’Europe à la pointe de la recherche sur l’IA.

ELLIS va fonctionner en tant qu’organisation intergouvernementale. Les premières étapes de la construction de l’institut devraient débuter avec une collaboration entre la France et l’Allemagne, avant que d’autres pays les rejoignent. Notons également qu’ELLIS ne se limite pas à l’UE. « Il existe des centres d’excellence exceptionnels en Suisse, au Royaume-Uni et en Israël, et nous aurions intérêt à les inclure », est-il écrit dans la lettre signée par des chercheurs du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de la Suisse, d’Israël et des Pays-Bas.

Chaque laboratoire local pourrait bénéficier d’une installation et une infrastructure de 100 millions d’euros avec un budget annuel de 30 millions d’euros au cours des dix premières années. « ELLIS n’a pas besoin d’un effectif de personnel important au début (puisqu’il ne recrute strictement que des universitaires de premier ordre), mais il a besoin d’un engagement de financement à long terme incluant un plan d’augmentation du financement », peut-on lire dans la lettre.

Les chercheurs appellent à travailler sur le nouvel institut dès cette année. « Et le noyau d’une telle initiative pourrait être formé au moins par la France et l’Allemagne », par exemple avec le CNRS/INRIA et l’Institut Max Planck pour les systèmes intelligents.

« Quelque chose doit être fait et cela doit être fait maintenant », a déclaré Zoubin Ghahramani, professeur d’ingénierie de l’information à l’Université de Cambridge et chief scientist chez Uber. « Cela fournirait à l’Europe des centres de masse où nous n’aurions pas dix chercheurs, mais des centaines d’experts de différents pays », dit-il. « C’est d’une telle importance pour l’Europe que ce serait une erreur terrible de ne pas faire quelque chose de majeur. Si nous n’agissons pas dans ce domaine, les universités européennes et l’industrie européenne vont commencer à dériver vers le bas. » Si l’Europe prend du recul et regarde la recherche sur l’IA en marge, elle n’aura pas son mot à dire dans l’élaboration de son futur, a déclaré Ghahramani. « L’environnement réglementaire de la technologie est souvent dirigé par les personnes qui contrôlent la technologie », a-t-il ajouté.

La mission déclarée de l’institut est donc de s’assurer que la meilleure recherche sur l’IA soit réalisée en Europe, un objectif qui stimulera l’emploi et l’économie et qui donnera aux chercheurs de la région une voix pour décider de la manière dont l’IA doit changer le monde.

Mais il y a un défi à relever : la question des salaires

Mettre en place un ELLIS capable de concurrencer les grandes entreprises technologiques dans le domaine de l’intelligence artificielle sera toutefois une mission difficile si les salaires ne sont pas à même de concurrencer ceux des GAFAM. Une enquête menée l’année dernière par le quotidien américain The Guardian, sur les universités britanniques, a en effet montré que les étudiants en doctorat avaient abandonné leurs études pour des salaires à six chiffres dans les entreprises technologiques américaines. Pire encore, certaines universités ont été durement touchées au point de perdre toute une génération de jeunes chercheurs talentueux.

En France, Cédric Villani, qui soutient d’ailleurs cette initiative européenne, a donc proposé de doubler les salaires en début de carrière pour éviter la fuite des cerveaux. Mais sa proposition a été vite exclue du programme d’Emmanuel Macron. Les signataires de la lettre ouverte sont bien conscients de ce problème, et pour y remédier, suggèrent d’offrir plutôt aux chercheurs « des postes avec une liberté et une visibilité académiques exceptionnelles », et bien d’autres avantages.

« Il n’y a pas de pénurie de financement pour la recherche sur l’IA, mais il est extrêmement difficile d’attirer des chercheurs exceptionnels », disent-ils. « Les institutions et les entreprises américaines ont reconnu que l’argent dépensé pour ces personnes est payant de multiples façons. Notre seule chance d’attirer de telles personnes vers ELLIS est d’offrir des postes avec une liberté et une visibilité académiques exceptionnelles (en coopération avec Max Planck, l’ENS, le CNRS, l’INRIA, ainsi que les meilleures universités participantes), avec des packages de salaire attrayants. » Les chercheurs de l’institut auraient donc par exemple la liberté de travailler avec l’industrie et de lancer des startups qui exploitent les résultats de leurs recherches.

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